Un vétéran meurt dans l'indifférence, ses frères d'armes se mobilisent et tirent la sonnette d'alarme


Thierry Marin, Marc Cribelle et Joël Lauretta autour du portrait de leur ancien compagnon Bruno Viseur. Photo Philippe Arnassan

Alors qu’un de leurs compagnons d'armes vient de mourir dans une situation de grande détresse psychologique, des anciens marsouins varois évoquent l’extrême difficulté du retour à la vie civile.

Bruno Viseur est mort le 12 mars. Seul. Son corps a été retrouvé au camping Pettavino de Fréjus, dans le mobil-home où il finissait de griller sa vie entre deux bouteilles d’alcool.

Avant de devenir un vieillard de 55 ans, brisé par la maladie et la solitude, Bruno Viseur était un soldat. Caporal-chef. Tireur d’élite au sein des 3e et 21e RIMa.

Pendant quinze ans, il a servi la France : au Zaïre, au Tchad en 1991, en Bosnie en 1995. Dix-neuf "opex" (1), autant de missions hantées par la Faucheuse.

Quinze années de blessures, visibles ou invisibles, qui traumatisent l’esprit autant que la chair. Lorsqu’il rend son uniforme, en 2004, il se trouve au pied d’un gouffre.

Sa famille? Il n’en a pas – c’est même pour ça qu’il s’est engagé dans l’armée. Travailler? Se construire une vie sociale? Plus facile à dire qu’à faire lorsqu’on est habité, jour et nuit, par des images de sang et de cadavres.

Lorsqu’on boit pour oublier. Et qu’on n’y parvient pas. Bruno Viseur est mort seul. Mais contrairement à d’autres (voir ci-dessous), il évitera la fosse commune : ses anciens compagnons d’armes se sont cotisés pour lui offrir une sépulture.

Ils seront à ses côtés, mardi matin, pour accompagner son ultime voyage au crématorium de Vidauban.

DES ÉCHOS DU PASSÉ

"Le cas de Bruno n’est pas exceptionnel", soupire Joël Lauretta, président de l’association Vétérans UN-Nato Otan opex Var.

"Le retour à la vie civile, après 10, 15 ou 25 ans d’armée, est toujours une étape difficile. Lorsqu’on a un cadre solide, une femme et des enfants, on tient le coup. Sinon ..."

Cet adjudant en retraite, ancien chef de section à la quatrième compagnie du 21e RIMa, parle en connaissance de cause. Lorsqu’il a raccroché l’uniforme, après 27 ans de service, il a connu le « retour de flamme » : des échos du passé qui remontent à la surface.

"En Bosnie, en 1995, quelque chose a craqué, résume-t-il. À l’époque, on ne parlait pas du syndrome de stress post-traumatique. Mais c’était exactement ça ! Après mon retour à la vie civile, je me suis mis à boire. Si ma compagne n’avait pas tenu le coup, je serais parti à la dérive. Comme Bruno Viseur ..."

"TOUJOURS LE SENTIMENT D’ÊTRE EN DÉCALAGE"

Thierry Marin, ex-caporal-chef, confirme. Cet ancien marsouin a perdu un œil à Sarajevo. "Mais les blessures les plus insidieuses sont à l’intérieur", affirme-t-il.

"Plus de vingt ans après, je n’arrive pas à bosser dans une entreprise civile. J’ai toujours le sentiment d’être en décalage avec les autres. » « Ce n’est pas un hasard si, un an ou deux après l’active, un soldat sur trois divorce", observe leur camarade Marc Cribelle.

Et de citer le cas de Mourad, vétéran du 21e RIMa, qui vit depuis cinq ans dans une voiture à Saint-Raphaël. Ou celui de Bruno F., enfant de la Ddass, qui survit dans une cave, au Muy, après quinze années sous les drapeaux.

"On a parfois le sentiment que tout le monde s’en moque, déplore Joël Lauretta, aujourd’hui installé à Roquebrune-sur-Argens. Le problème est clairement sous-estimé".

"Nous, nous faisons ce que nous pouvons avec nos petits moyens. Il y a vingt ans, un ancien colonel du 21e RIMa avait voulu construire une Maison du marsouin pour les vétérans. À l’époque, sa hiérarchie lui avait ri au nez: “Il n’y a pas de problème psy chez nos gars!” C’est pourtant ce qu’il faudrait, une véritable structure d’accueil pour assurer un suivi psychologique."

Pour que plus aucun Bruno Viseur ne passe l’arme à gauche, seul, dans le silence de l’hiver.

1. Les "opex" ou "opérations extérieures"sont les interventions des forces militaires françaises en dehors du territoire national.

IL Y A TROIS ANS, LE CAS DE "POPEYE"

Il se nommait Claude Bellesœur. Mais pour tous ses anciens compagnons d’armes, il était "Popeye". Un soldat courageux. Toujours prêt à aider les autres. Engagé à 18 ans, il avait effectué quinze ans de service dans les troupes de marine, avant de finir sa carrière militaire à Fontenay-le-Comte.

Son existence a basculé lorsqu’il a rendu les armes. Divorce, réinsertion difficile dans la vie civile: comme tant d’autres, il a perdu pied.

Retrouvé mort le 6 novembre 2014 sur un banc public, en Vendée, son corps a été jeté à la fosse commune – que le politiquement correct désigne aujourd’hui sous le nom de « carré des indigents ».

Joël Lauretta, qui a servi à ses côtés pendant huit ans, a appris cette triste nouvelle trois mois plus tard. "Nous étions ensemble au 21e RIMa avant de partir en mission pour le Tchad et le Zaïre en 1991, se souvient-il. Il ne méritait pas de finir comme ça!"

L’association des Vétérans UN Nato-Otan Opex Var a lancé une souscription, qui a permis d’exhumer l’ancien soldat et de lui offrir une sépulture décente.

LES CLEFS POUR COMPRENDRE

Le syndrome de stress post-traumatique est un trouble anxieux sévère, qui apparaît à la suite d’un "événement traumatique qui a éventuellement exposé le sujet à la mort".

La personne qui présente ces symptômes peut être la victime de l’événement elle-même ou le témoin d’une catastrophe ayant frappé d’autres personnes.

La prévalence est très importante chez les populations victimes d’événements catastrophiques (pays en guerre, zones touchées par une catastrophe naturelle…). Elle peut concerner entre 25 et 75% des victimes directes au cours de l’année qui suit l’événement.

Les principaux symptômes sont des insomnies, des cauchemars, de l’irritabilité, de la colère, de la peur, ainsi que des violences, des conduites pathologiques (alcoolisme…) et même la dépression.

Chez certaines personnes, des troubles plus invalidants peuvent apparaître comme de l’agoraphobie.


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